Mobirise Website Builder

Le football français ne se stabilisera pas sans ses supporters

Le football français traverse depuis plusieurs années une crise dont les manifestations sont connues : effondrement des droits TV, fragilité financière de clubs historiques, défiance grandissante envers des instances déconnectées du terrain, multiplication des contentieux. Chaque saison apporte son lot de turbulences, chaque été son plan de sauvetage. Le diagnostic est posé, partout. Les remèdes structurels, eux, tardent.

Dans ce paysage, les votes intervenus en commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale, dans le cadre de l’examen de la proposition de loi relative à l’organisation, à la gestion et au financement du sport professionnel, méritent qu’on s’y arrête. Trois amendements travaillés en commun avec la Fédération des Socios de France, dont Girondins Socios est membre, ont été adoptés. Pour la première fois, le législateur français reconnaît la place des supporters dans la gouvernance du sport professionnel.

L’amendement AC14 est le plus structurant. Il inscrit dans la loi la reconnaissance des socios et, plus largement, des groupements de supporters ou d’adhérents qui ont pour objet statutaire la participation à la gouvernance démocratique d’un club. C’est un fait inédit : jusqu’à présent, le droit français ignorait cette catégorie d’acteurs, alors même qu’elle existe et qu’elle agit, à Bordeaux comme dans d’autres clubs. L’amendement AC36 crée, dans chaque ligue professionnelle, un comité de dialogue permanent réunissant clubs, ligue et représentants des supporters. L’amendement AC37 instaure une consultation obligatoire des supporters sur les sujets qui les concernent au premier chef : billetterie, calendrier des compétitions, droits audiovisuels.

Trois dispositions, donc. Encore faut-il comprendre ce qu’elles disent, politiquement, du football français.

Sortir du postulat client

Pendant des décennies, le sport professionnel français a fonctionné sur un postulat implicite : les supporters sont des clients, parfois consultés au titre de la communication, jamais associés au titre de la gouvernance. Ce postulat est aujourd’hui à bout de souffle. Les supporters financent les clubs par leurs abonnements et leur consommation, ils en constituent socialement la base et ils en assurent, semaine après semaine, l’identité collective. Mais cette base n’a aucun droit de regard, aucun mécanisme institutionnel pour faire valoir une voix structurée. Le résultat est connu : des décisions prises sans consultation, des crises évitables, des reculs publics coûteux pour tout le monde. Le coût de cet entre-soi est élevé.

Inscrire les supporters dans la loi, ce n’est pas faire un geste symbolique. C’est créer les outils qui manquent : un cadre de dialogue lisible, des obligations procédurales, une reconnaissance des structures qui portent depuis longtemps cette parole. C’est aussi donner aux instances un interlocuteur identifié, ce qui sécurise leurs propres décisions. Un calendrier négocié tient mieux qu’un calendrier imposé. Une stratégie de droits TV concertée résiste mieux qu’un appel d’offres mené en circuit fermé. La consultation, dans ces matières, est moins une contrainte qu’une assurance.

Parler sans peser

Ces avancées sont réelles, mais elles ne dessinent encore qu’un premier étage. Reconnaître les supporters dans le dialogue institutionnel est une chose, reconnaître leur place dans la propriété et la direction des clubs en est une autre, autrement plus structurante. Le modèle socio, ancré en Espagne, décliné en Allemagne, en germination en France, repose précisément sur cette idée : les supporters peuvent entrer au capital de leur club, y exercer des droits d’actionnaires, peser sur les orientations stratégiques. Cette logique n’est pas un fantasme militant. Elle est le mode de gouvernance d’institutions sportives parmi les plus stables et les mieux ancrées d’Europe.

L’exemple bordelais l’illustre, en creux. À Bordeaux, comme dans la quasi-totalité des clubs français, les supporters n’ont jamais disposé du moindre levier institutionnel sur la gouvernance. Cette absence est structurelle, pas conjoncturelle ; ce qui change avec la crise, c’est qu’on en mesure le prix. Girondins Socios s’est constituée pour combler ce vide, en proposant un véhicule d’actionnariat populaire ancré dans la durée et indépendant des cycles dirigeants. Mais tant que cet engagement n’a pas d’existence légale, il reste suspendu à la bonne volonté des actionnaires en place. Ce que vit Bordeaux aujourd’hui, d’autres clubs l’ont vécu hier, d’autres encore le vivront demain.

Stabiliser durablement le football français suppose d’aller au-delà du dialogue. Il faut un cadre législatif qui reconnaisse les véhicules d’actionnariat populaire, qui encadre les conditions de leur entrée au capital, qui sécurise leur position dans les organes de décision. Sans ce socle, les supporters resteront ce qu’ils sont aujourd’hui : économiquement essentiels, juridiquement invisibles. Et le football français continuera de payer le prix de cette dissymétrie.

Ne rien perdre en chemin

Les amendements adoptés en commission doivent encore passer l’épreuve de la séance publique. Rien n’est joué. Le risque que la séance les détricote, voire les vide de leur substance, est réel. Girondins Socios sera, aux côtés de la Fédération des Socios de France, attentive à ce que ces premières avancées ne soient pas perdues en chemin, et à ce que le débat parlementaire devienne l’occasion d’aller plus loin.

Le football français a besoin d’un cadre qui le stabilise. Ce cadre passe par la loi, et la loi passe par la reconnaissance pleine des supporters et des socios. La séquence qui s’ouvre est l’occasion d’en poser le socle. La manquer serait une faute.